(Une) voie parallèle

Il y a des événements qui nous accompagnent toute notre vie.

Leur souvenir, évidemment. Mais surtout leurs conséquences.

Des événements qui font de nous une personne différente. Un homme différent. Un père différent.

Qui nous obligent parfois à prendre des directions que nous n’avions pas choisies, à emprunter des chemins qui n’étaient pas ceux que nous avions imaginés.

Je suis Papa Triathlète.

Papa, aujourd’hui, d’un jeune homme de 10 ans.

Et triathlète depuis bientôt dix ans.

Le sport a toujours fait partie de ma vie. Pendant longtemps de manière assez irrégulière : un peu de vélo le dimanche matin, quelques périodes plus sportives que d’autres, sans véritable continuité.

Puis j’ai commencé à courir.

L’année suivante, j’ai ajouté la natation.

Pour quelqu’un qui ne savait même pas mettre la tête sous l’eau, disons que les débuts ont été… intéressants.

Comme souvent, j’ai appris seul. Des vidéos YouTube, des essais, beaucoup d’erreurs et, petit à petit, quelques progrès.

Jusqu’en mai 2019 et mon premier triathlon.

Un mois plus tard, je prenais le départ de mon premier « longue distance ».

En franchissant la ligne d’arrivée, quelque chose était déjà évident : je n’étais pas rassasié.

La longue distance était faite pour moi.

Les années suivantes, j’ai cherché à progresser partout. À mieux nager. À rouler plus vite. À mieux courir. À mieux enchaîner aussi.

Avec cette sensation particulièrement grisante que plus j’avançais, plus il restait encore à apprendre.

Jusqu’en 2024.

Mon premier Full.

10 h 14.

Mais le chrono ne raconte finalement qu’une petite partie de ce que représentait cette période.

Je me sentais fort.

Pas seulement le jour de la course. Aussi dans les semaines et les mois autour.

Les heures d’entraînement portaient leurs fruits. Mon corps répondait. J’avais trouvé une régularité et atteint un niveau que je poursuivais depuis des années.

Sportivement, je ne m’étais jamais senti aussi bien, aussi épanoui.

J’étais probablement, à cet instant, le meilleur triathlète que j’avais été jusque-là.

Je ne savais évidemment pas que ce serait la dernière fois avant longtemps que je ressentirais cela.

Depuis, je n’ai jamais complètement retrouvé ce niveau.

Pas encore.

À cette époque, mon organisation familiale me laissait beaucoup plus de liberté pour m’entraîner. Je pouvais consacrer énormément de temps au triathlon sans avoir le sentiment de le prendre ailleurs.

Parce que le triathlon longue distance, ce n’est pas seulement trois sports.

C’est la piscine et ses horaires. Le vélo et ses sorties de plusieurs heures. La course à pied. Les enchaînements. Les déplacements. Le matériel.

C’est beaucoup de temps.

Et j’en avais.

Je pouvais être père et triathlète sans avoir constamment le sentiment que l’un prenait la place de l’autre.

Le sport avait trouvé sa place dans notre quotidien, suffisamment pour que j’espère simplement transmettre à mon fils, par l’exemple, l’envie d’y prendre du plaisir à son tour.

Pendant longtemps, cet équilibre a fonctionné.

Puis notre vie a pris une autre trajectoire.


Je pensais anticiper.

Être préparé.

Mais j’étais encore loin d’imaginer la réalité des conséquences de ce que nous allions traverser.

Je n’ai jamais eu peur. Je ne me suis jamais senti en difficulté.

Mais chaque jour, j’ai pris un peu plus conscience de la responsabilité qui était désormais la mienne.

Ma priorité était simple à définir, beaucoup moins à accomplir : faire en sorte qu’il soit le plus heureux possible entre ces moments de profonde tristesse contre lesquels je ne pouvais rien.

Apprendre à vivre avec ce qui ne pouvait plus être changé.

Continuer.

Profiter des rires, des sourires et de tous ces moments ordinaires qui, tout à coup, ne l’étaient peut-être plus autant.

Et puis, très vite, il y a le quotidien.

L’école, les repas, les devoirs, la maison, le travail, les activités, les rendez-vous, les imprévus.

Rien d’extraordinaire.

Mais une multitude de petites choses qui, mises bout à bout, remplissent une journée et modifient complètement la valeur d’une heure disponible.

Le sport était toujours là.

L’envie aussi.

Le temps, beaucoup moins.

Pourtant, pendant plusieurs mois, j’ai essayé de continuer comme avant.

Une semaine, j’allais nager.

La suivante, je courais davantage.

Je préparais un programme de home-trainer sur cinq ou six semaines. Je terminais la première, ratais la suivante, laissais passer quelques jours… puis, trois semaines plus tard, je repartais depuis le début.

Encore.

Et encore.

Je m’entraînais toujours.

Mais je n’avançais plus.

C’était probablement cela le plus frustrant.

Je passais mon temps à recommencer ce que je n’avais jamais réussi à terminer.

Sur le papier, j’étais toujours triathlète.

Dans les faits, je pratiquais trois sports sans réussir à en construire un seul.

Et à force de perdre le fil de mes entraînements, j’ai progressivement commencé à perdre celui du reste.

Je mangeais moins bien.

Je négligeais mon sommeil.

Je buvais probablement un peu trop souvent.

Rien de spectaculaire.

Pas de grand effondrement.

Mais je glissais.

Je m’égarais.

Une succession de petites concessions qui, prises séparément, n’avaient rien de très inquiétant mais qui, ensemble, m’éloignaient doucement de celui que j’avais été quelques mois plus tôt.

Pendant six mois, j’ai cherché à retrouver un équilibre tout en m’accrochant au triathlon.

Il m’a finalement fallu comprendre que, pour le retrouver, je devais justement accepter de le laisser de côté.


Je ne saurais plus dire exactement comment l’idée est arrivée ce soir-là.

Mais je me souviens très bien de la conclusion.

Je n’avais plus le temps de pratiquer correctement trois sports.

Alors je n’en pratiquerais qu’un.

Et j’essaierais de le faire du mieux possible.

La course à pied s’est imposée naturellement.

Elle avait pour elle quelque chose devenu particulièrement précieux : la simplicité.

Une paire de chaussures, une porte que l’on ferme derrière soi et on court.

Pas d’horaires de piscine.

Pas de vélo à préparer.

Pas besoin de disposer de plusieurs heures pour donner du sens à une séance.

J’avais également la chance de pouvoir moduler ponctuellement mes horaires de travail. Certains jours, je pouvais courir pendant que Junior était à l’école et compenser en commençant beaucoup plus tôt une autre journée lorsqu’il était chez ses grands-parents.

Il fallait jongler.

Mais c’était possible.

Pour la première fois depuis plusieurs mois, ce n’était plus à notre organisation de s’adapter à mon sport.

C’était mon sport qui pouvait s’adapter à notre vie.

Et je me connais suffisamment pour savoir que simplement « aller courir » ne me suffirait pas longtemps.

Il me fallait quelque chose à préparer.

Un objectif.

Lui aussi s’est imposé presque immédiatement.

Un marathon.

L’idée n’était pas nouvelle.

J’avais déjà eu envie d’en courir un « sec », mais jamais suffisamment pour lui sacrifier plusieurs mois d’une saison de triathlon, généralement en plein cœur de celle-ci.

Cette fois, je ne sacrifiais plus rien.

L’occasion était là.

Et quitte à consacrer les mois suivants à un seul sport, autant voir jusqu’où je pouvais aller.

Restait à trouver où.

Idéalement en juin.

Qu’est-ce qu’il y a en juin ?

Caen.

Banco.

Quelques clics plus tard, j’avais mon dossard pour le Marathon de la Liberté.

Ma décision était prise.

Mais sans réellement m’en rendre compte, j’en avais pris une autre, beaucoup plus importante pour moi à cet instant :

Cette année, je ne ferai pas de triathlon.

Le dire comme ça aurait pu ressembler à un renoncement.

Ça a été exactement l’inverse.


Le changement a été immédiat.

Pas parce que ma vie était soudain devenue plus simple.

Rien, autour de moi, n’avait changé.

Les mêmes contraintes.

Les mêmes journées.

Les mêmes responsabilités.

Ce qui avait changé, c’était ce que j’allais en faire.

Dans la foulée, je me suis inscrit sur une application d’entraînement de course à pied.

J’ai acheté une nouvelle paire de running.

J’ai regardé les vidéos des éditions précédentes du Marathon de Caen.

Bref, j’étais reparti.

Et dès le lendemain, j’ai commencé à remettre le reste dans le même sens.

Mieux manger.

Retrouver un sommeil plus régulier.

Organiser mes semaines.

M’entraîner avec une logique plutôt qu’en fonction de l’envie ou de l’occasion du jour.

Le paradoxe, c’est que le marathon n’avait encore absolument rien changé à ma vie.

Je n’avais pas couru un seul kilomètre de sa préparation.

Mais j’avais retrouvé ce qui me manquait depuis plusieurs mois : une direction.

Le premier changement s’était imposé à moi.

Celui-là était infiniment moins important.

Mais je l’avais choisi.

Et ça faisait toute la différence.


Au départ, je ne savais pas vraiment quel chrono viser.

D’ailleurs, le chrono n’était pas le sujet.

Il fallait bien quelques valeurs pour définir les bonnes allures à l’entraînement, mais mon objectif tenait essentiellement en quelques mots :

Courir un marathon proprement, du début à la fin, sans subir.

Le seul véritable repère que j’avais était assez particulier : 3 h 23 sur le marathon de mon Full.

Je devais évidemment pouvoir faire mieux sans avoir nagé 3,8 km et roulé 180 km avant.

Restait à savoir de combien.

Le premier rendez-vous devait m’aider à y voir plus clair : le semi-marathon des Boucles du Pays Elbeuvien.

Je l’ai abordé comme un test.

Et le résultat a changé quelque chose.

Malgré une préparation encore limitée et une deuxième moitié de course volontairement courue avec une certaine retenue, je termine à quelques secondes seulement de mon record personnel.

Un premier repère chronométrique apparaît.

Pas encore un objectif.

Encore moins une obsession.

Simplement une indication de ce que je pouvais peut-être aller chercher :

Sub 3 h 10.

Surtout, mes entraînements semblaient confirmer que les allures correspondantes étaient accessibles.

La motivation montait avec le volume.

De semaines autour de 40 ou 50 kilomètres, je suis progressivement passé à 70, parfois 80.

Rien d’exceptionnel finalement au regard des volumes auxquels j’étais habitué.

Mais cette fois, je ne recommençais plus sans cesse la première semaine d’un programme.

Les semaines s’enchaînaient.

J’avançais.

Tout n’a pas été parfaitement linéaire.

Une période de grosse fatigue m’a obligé à redescendre autour de 40 kilomètres hebdomadaires pendant environ trois semaines.

Et avec la fatigue sont revenus les doutes.

Le chrono, qui avait commencé à prendre beaucoup de place, en a soudain perdu.

Une bonne cure de vitamines et de magnésium plus tard – que j’aurais probablement dû anticiper – les sensations sont revenues.

Mais le mal était fait.

J’avais compris que retrouver mes capacités ne signifiait pas pouvoir reprendre exactement là où je m’étais arrêté.

Je suis revenu à l’idée de départ.

Être régulier.

Arriver prêt.

Faire une course propre.


Le choix de Caen avait été rapide.

Je voulais courir en juin. La date convenait. Le parcours semblait favorable. Et courir en Normandie avait évidemment quelque chose de particulier pour moi.

Sur le moment, cela suffisait largement.

Le reste est venu après.

À commencer par le nom.

Le Marathon de la Liberté.

Je n’avais évidemment pas choisi cette course pour le symbole.

Mais plus l’échéance approchait, plus il devenait difficile de ne pas en voir un.

Même le parcours allait finir par raconter une histoire que je n’avais pas prévue : un tracé que j’imaginais presque plat, qui allait monter, descendre, se compliquer avant de redescendre vers l’arrivée.

Avec le recul, il serait facile de vouloir donner du sens à chaque détail.

Probablement trop.

Alors je préfère simplement constater que ce marathon, choisi presque sur un coup de tête parce qu’il avait lieu au bon moment, avait progressivement pris une place que je n’avais jamais imaginée en prenant mon dossard.

Au départ, il devait simplement remplacer une saison de triathlon devenue impossible à organiser.

Quelques mois plus tard, il représentait autre chose.

Une préparation menée jusqu’au bout.

Une régularité retrouvée.

Un équilibre différent.

Et surtout la preuve, pour moi, que je pouvais continuer à avoir des projets sportifs ambitieux sans essayer de reproduire exactement la vie que j’avais avant.

Le triathlon n’avait d’ailleurs jamais vraiment disparu.

À mesure que je retrouvais le plaisir de construire, l’envie d’y revenir grandissait elle aussi.

Mais différemment.

Pas tout de suite.

Pas n’importe comment.

Avec une idée qui allait progressivement devenir essentielle : ce ne serait plus à notre vie de s’organiser autour du triathlon, mais au triathlon de trouver sa place dans notre vie.

Mais avant de penser à la suite, il restait à terminer ce qui avait commencé quelques mois plus tôt par quelques clics sur un écran.

Le 14 juin 2026, à Courseulles-sur-Mer, j’étais sur la ligne de départ du Marathon de la Liberté.

Et cette fois, je savais exactement pourquoi j’étais là.

(Illustration réalisée avec une IA)

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